Nouvelle qui sera le scénario d'une bande dessinée.
Ecrite en espagnol puis traduite et réécrite en partie en français.
Ses yeux immenses retiennent des larmes qui ne rouleront jamais.
Telle est ta fille qui te regarde sans rien dire.
Ton petit fantôme est toujours d’accord, mais son regard insistant la trahit, et se cloue en toi d’une tendresse cruelle. De celles qui te collent à la peau sans te lâcher.
Tu sais qu’elle attend quelque chose de toi, et tu lui dois beaucoup.
_ Cette gamine voit tout.
Tu avais oublié la présence de cet homme, tellement tu étais perdue dans tes pensées.
_ Envoie-la dans sa chambre.
Mais le petit spectre s’était déjà volatilisé. Une main serra ton genou et tenta de passer sous ta jupe. Tu devais te résigner, cela arriverait que tu le veuilles ou non. Ta bouche s’est pincée, et tu as décidé de ne pas regarder. Tu ne pouvais plus voir son visage.
Les patients s’immobilisèrent en voyant le nouveau venu.
Il lui manquait un bras, une partie de son torse avait disparu, laissant la charogne de son épaule découverte comme une plaie béante.
Curieusement, et ce malgré ses blessures, le jeune homme avait un regard qui donne des frissons. Il devait à peine avoir quatorze ans, mais ses yeux étaient ceux d’un adulte.
L’infirmière qui le soigna ne put soutenir le duel bien longtemps. Elle baissa la tête et regarda uniquement les multiples gazes que l’on utiliserait, en attendant un chirurgien qui aurait les qualités d’un sorcier.
Le garçon se tenait droit comme un chêne, malgré l’évidente douleur de sa peau tiraillée comme celle d’un animal que l’on tanne. Le sang de son bras se filtrait en petites gouttes constantes.
Une hémorragie pourrait emporter une vie à peine entamée, et dont le but ultime était celui de venger sa famille. La milice les avait emportés, comme dans un autobus sans billet de retour.
Un rayon de soleil se faufila doucement, d’un rai oblique, pour saluer une petite fille au sourire en coin. Le silence régnait dans la maison, et notre princesse s’aventura à passer la tête par l’encadrement de la porte, pour marcher ensuite à pas de loup jusqu’à la chambre de ses parents.
Elle retint sa respiration un instant, en savourant le moment. Une boucle dense et cuivrée glissa sur l’oreiller. Les hanches rondes de sa mère, baignées de lumière, lui racontèrent que la nuit avait été sereine.
Lorsqu’elle tourna la tête, elle put voir le miel des yeux maternels tandis que ses bras s’ouvraient pour l’envelopper.
Parfois tu as besoin de cracher tes haines, de te défaire de ces griffes qui s’agrippent à ta gorge.
Mais tu sais que tu ne dois pas, tu préfères les maintenir en ébullition dans tes entrailles jusqu’à ce qu’elles explosent.
Peu de gens sont capables de comprendre ce genre de choses, mais pour ta part, il est impossible d’effacer de ta mémoire l’image de ta sœur gisant dans la boue, exposée à toutes les violences, ses petites jambes ouvertes et son regard entêtant.
Tu as pu observer comment son dernier souffle soulevait une plume venue se poser par hasard sur son visage d’ébène bleue.
Elle t’a regardé aussi. Tu ne sauras jamais ce qu’elle a voulu dire. Peut être n’acceptes-tu pas le reproche de rester en vie.
Caché sous des vieux matelas, son regard t’a transpercé de culpabilité, dans la ferveur d’un possible retour. Ta sœur a été la dernière, et ton enfance s’est enfuie avec elle.
Tu l’as su dès que ces hommes ont joué avec son corps, comme si c’était une poupée. Tu as su alors, quel homme tu étais devenu.
Il est temps de rentrer... Ton mari vous attend sur le pas de la porte, il se lève en vous voyant, et à partir de cet instant tu sais que ta vie t’attend au tournant. Une bouteille explose dans les tympans de la maison, finissant de détruire l’illusion de foyer qu’il vous restait. Tremblotante, tu te penches à l’entrée pour te rendre compte qu’il est saoul, car tu reconnais ce genre de mouvements. Tu pries un dieu auquel tu as cessé de croire depuis longtemps. Sa main se fait rapide, et tu peux sentir que ta tête s’incruste dans le coin de la table, et s’y encastre. A partir de cet instant, ta vue s’embrume, et un nuage blanc veut entrer dans le creux de ton crâne. Tu luttes assez pour entendre ton mari se diriger vers la chambre d’Angela, et son cri se noie en en toi tandis que la brume gagne la partie.
Un jeune homme ouvre ses yeux collés au milieu de la nuit, mais son esprit repousse ce détail, et un tourbillon de souvenirs l’entraîne.
Il voit sa mère, avec ses robes de savane; ce genre de robe que seule une mère peut porter avec la beauté d’un sourire tragique et éternel.
Puis il résiste au réveil, face aux restes d’enfance qui perlent ses joues. Mais sa peau sombre ne va pas masquer les sueurs de la peur. D’un long soupir, il soulève la carcasse restante de sa jeunesse, nettoie son visage et se lève enfin.
Cette nuit là, un autre patient de l’hôpital s’est échappé, pour se diriger vers sa nouvelle proie,
vers les assassins du passé: d’autres enfants absurdisés par la guerre.
Les monstres d’Angela ne sont pas comme les autres. Ils ne rentrent pas dans une armoire,
mais se logent plutôt dans sa maison, et dans sa propre tête.
C’est pour cette raison qu’elle s’est dirigée vers l’armoire ce soir là, en recroquevillant ses jambes en porcelaine pleines de griffures.
Ses larmes se sont séchées tout à coup, en pensant que sa mère était peut être morte. Une voix rauque l’a appelée, feignant de la douceur, et la porte de sa cachette est partie en morceaux.
Elle a appelé sa mère désespérément tandis que l’homme la soulevait du sol par le col de sa robe, l’invitant à « jouer » avec lui.
La petite a regardé son père, et ses yeux injectés de sang lui ont rappelé ses pires cauchemars.
Elle ne lui donnerait pas le plaisir d’ignorer le dégoût qu’il lui inspirait, et la haine qu’il provoqua dans son regard d’enfant devint une menace.
Kalami a la peau endolorie à cause des tubes qu’il a dû extirper dans sa fuite. Ses pas sont fermes, car personne ne pourra l’écarter de son chemin.
La finesse de ses pieds reconnaît le terrain, et le jeune homme sort son drapeau blanc, qu’il a fabriqué avec les draps doux de son futur linceul. Il espère anxieusement que son plan réussisse, afin d’arriver vivant à sa vengeance.
En cette demi-journée d’été, une fillette déguisée en soldat fait la garde, ainsi qu’un acolyte du chef de la milice.
Il sent son estomac trembler en reconnaissant la voix de l’homme.
L’ambulance défile dans les rues avec son cri inhumain. L’infirmier essaie de garder son professionnalisme, en ignorant la haine qui grimpe le long de de sa gorge, en vociférant un « pourquoi ? ». Il ne peut éviter un soupir en voyant que Maria a une bouche transparente.
Ce soldat insignifiant t’a volé tout ce que tu étais, mais fais attention et attends. Fais dont taire le cri de ta sœur et dis à son fantôme qu’il cesse de te tourner autour.
L’acolyte s’approche de toi avec dédain, et dans un soupir tu réussis à lui planter la dague, en riant à gros bouillons de sang sur ta main. Tu aurais voulu profiter de ce moment un peu plus, mais la balle ne t’a pas laissé le temps. Quand le corps est tombé, un petit soldat curieux s’est approché pour y voir le visage de la mort.
Elle a capté le dernier souffle poussiéreux de Kalami. Elle a vu son sourire scellé du fil rouge de l’esprit, qui tranchait son visage jusqu’à sa bouche. C’est alors qu’elle a su que pour une étrange raison cette mort était bienvenue.
Angela a hâte de retrouver sa mère. Tout en riant, l’infirmière lui demande d’être patiente, et tente de l’asseoir correctement sur un lit dont les draps ont des motifs de savane. Elle trouve enfin le bon argument, en lui disant qu’elle va la rendre très belle. La faisant asseoir, elle admire ses cheveux tout en passant le peigne lentement.
Les yeux de la petite fille sont quasiment fermés lorsque la jeune femme lui dit de se regarder dans le miroir. Malgré les bleus récents sur son visage, les yeux immenses d’Angela brillent plus que jamais.
L’infirmière a mis un ruban rouge dans ses cheveux couleur de cendre.
Délicatement, elle en retire un fil qui tombe sur sa joue. L’enfant sourit et lui demande :
_ Ça y est ? Sa mère s’est enfin réveillée, se sentant observée. Dans un sanglot, elle a attrapé sa fille puis a décidé de ne plus jamais la lâcher.
Pendant ce temps, les yeux perlés, l’infirmière les laisse, afin de mettre la déposition de plainte en lieu sûr.
« Un jeune homme prénommé Kalami est mort à midi aux mains de la milice congolaise. Le supposé assassin serait une enfant de dix ans séquestrée non loin du camp de réfugiés... »
La jeune présentatrice chante ses informations d’une voix tranquille tandis que le moniteur fait défiler les immondices de l’humanité. Elle est ravie d’avoir changé de parfum, car elle sait que ces détails comptent pour la séduction.
« Une femme et sa fille ont été hospitalisées dans la clinique Gregorio Marañón suite à une violence domestique .... »
Ayant terminé son discours, elle se penche sur son fauteuil d’un air blasé.
_ Quelle longue journée, je suis morte.